Nouveaux vins blancs en Roussillon
Par Eric Monné, à 13:20 :: Actuel :: #30 :: rss
Quand j’ai raconté à David Schildknecht, responsable L.R. et Autriche pour le Wine Advocate de R. Parker, que notre blanc 2007 avait été refusé deux fois aux dégustations d’agrément de l’INAO pour « excès d’acidité », il a failli s’étrangler et réagi :
-These whites are world class wines.
Il a enchainé en qualifiant une telle décision d’insensée.
Son appréciation des « nouveaux blancs » du Roussillon se voulait plus générale et incluait les vins d’autres domaines soucieux de fraicheur et de minéralité comme : Matassa, Gauby, Pithon, les vins de Gilles Trouillé, etc. C’est devenu aujourd’hui presque une évidence mais il est à noter que tous ces domaines (incluant le notre) sont en agriculture biologique (et Biodynamie pour certains) et évoluent sur la zone du Haut Fenouillède pouvant procurer à la fois fraicheur et minéralité. Ses vins ont aussi pour caractéristique d’être élaborés avec des cépages traditionnels des vins doux du Roussillon, Grenache blanc/gris, Carignan blanc/gris, Macabeu, Muscat, etc…Mais vinifiés en vin sec avec un accent mis sur la fraicheur et la minéralité. Donc très loin des blancs secs dits typiques du Roussillon, mous, lourds, alcooleux et surtout… En voie d’extinction faute d’acheteurs.
Par contre ces nouveaux blancs du Roussillon se vendent très bien, dans le tiers supérieur des prix de vente des vins de caves particulières. Même si ces vins peuvent surprendre le dégustateur car comme le soulignait D. Schildknecht, ils ne ressemblent à rien de connu.
David semble fasciné par ces vins. Il me parle d’une région d’Autriche aux vins doux traditionnels mais où une poignée de vignerons se sont lancé dans les vins secs. Des cépages locaux. Noms oubliés. Un peu comme nos Carignans gris que nous allons sélectionner tôt le matin parmi une mer de Carignans noirs centenaires. De même les Grenanches gris, Macabeux, Muscats qui poussent en foule dans la belle combe du Berteil.
Dans ces conditions, difficile de répondre précisément quand on me demande la proportion de tel ou tel cépages dans nos vins. De manière surprenante, tel un organisme vivant complexe et autonome, ces cépages arrivent à maturité ensemble. Alors que les recueils ampélographiques donnent des dates totalement diverses. Travail bio, terroirs, climats, équilibres environnementaux ? Je ne sais. David me signale que Marcel Deiss en Alsace a constaté le même phénomène. Il rallume son dictaphone et s’empresse de noter cette information.
Nous continuons la dégustation. Le 2006 commence tout juste à s’ouvrir. David me parle de la lenteur d’expression des grands blancs. Pour lui le 2007 à un plus grand potentiel encore. Cependant, réservé, presque timide il ne nous laisse entrevoir que des bribes de son avenir.
Fin de bouche, la salinité est perceptible. Une sensation agréable, étrange, qui donne envie d’y revenir. David me parle de cette minéralité unique tout en murmurant une histoire mystérieuse à l’oreille de son dictaphone.
Nous passons aux rouges. David me semble satisfait par l’évolution de notre style. Energie, fluidité, digestibilité. Le travail en bio en nous permettant de cueillir un peu plus tôt à maturité phénolique égale à porté ses fruits. Notre nouveau Carignan pur granit 2007, l’inspire particulièrement. Le dictaphone tourne à plein régime. Un Canyon de minéralité baigné d’une brise délicieusement fraiche. Il se fait tard, David choisi trois bouteilles de la dégustation, le blanc 2006, Numero Uno 2006, Saint Bart. Vieilles Vignes 2004 et m’invite au restaurant.
Restaurant le Barathym à Perpignan. Le patron accepte gentiment que nous continuions la dégustation de nos vins sans supplément. Poêlée de saint Jacques et petits légumes, Feuilleté d’aubergine au chèvre fondant. Sur les deux plats, le rouge Saint Bart. 2004 gagne le match. De même sur les ravioles aux morilles. Par contre le blanc 2006 s’éclate sur les lasagnes de saumon et saint Jacques au jus de crustacé. Sur ces plats le Uno est moins à son aise. Pour David la Syrah est un cépage « carnivore ». Pas de viande, le Uno ne dansera pas ce soir.
David me raconte qu’en descendant de Calce la veille il a vu l’ombre de ceps centenaires défiler sous le pinceau rectiligne de la pleine lune. Dans le lointain, la silhouette imposante du Canigou se découpait nettement entre deux valons. Couchés, debout, couchés, debout. Telle une langue ancienne que nous ne comprenons qu’à peine, ces ceps nous racontent l’histoire d’un passé en devenir. Saurons-nous préserver les derniers survivants de cet héritage ? Saurons-nous traduire ces textes en paroles compréhensibles de nos jours ? Peut être ? Peut être ces nouveaux blancs du Roussillon sont ils une nouvelle lecture de textes oubliés mais à jamais vivants.
Ce fut la première dégustation à la cave avec David Schildknecht depuis qu’il travaille avec le Wine Advocate. Beaucoup de concentration de sa part mais aussi beaucoup de gentillesse, de simplicité et de disponibilité. Même quand il prenait ses notes sur son inusable dictaphone il est resté ouvert à mes questions. Bien sur il donnera son appréciation et cela nous permettra de mieux nous situer par rapport aux autres vignerons et peut être de progresser. Dans tous les cas c’est toujours un plaisir de recevoir un dégustateur exceptionnel à la cave, riche en enseignements et suffisamment rare pour ne pas bouder son plaisir. Merci David pour nous avoir fait l’honneur de ta visite et bonne route.
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