Un jour de septembre au Clot de l'Oum
Un jour de septembre au Clot de l’Oum.
Le jour se lève à peine. Il fait 12°, deux de moins qu’à Perpignan. Nous sommes en altitude. Charles et les frères 4L _ils sont pas frères mais s’appellent tous deux José et possèdent chacun une 4L fourgonnette beige et bleu d’avant le phylloxéra_ ont pris les choses en main. Charles comme à son habitude est d’une humeur exécrable _Il à très bon cœur, mais en vendanges il stresse et le matin c’est pas son truc_
Quelques nappes de brumes lézardent encore dans les parcelles. Un couple de perdrix manque de déjanter dans une sortie de virage en épingle. L’air est frais. Le silence apaisant. Les grappes sont glacées, noires bleutées. La racine de la tige est déjà marron. Le pinceau de pulpe que laisse le grain qu’on arrache est parsemé de fils noirs et droits comme des fibres de carbone. La peau forme une purée fine quand on la mâche. Le pépin vire de l’orange au marron et craque sous la dent comme un grain de cacao bien mûr. La pulpe est fraiche, fluide et fine. Le fruit est à l’apogée de sa dynamique.
Charles prend ses airs de matamores et foudroient quiconque à la mauvaise idée de cueillir une grappe abimée. En réalité ses airs de méchant ex talonneur du XV de la Palme ne font plus trembler grand monde mais ça reste quand même une bonne entrée en matière pour la suite.
Car la suite se profile déjà à l’horizon proche de la parcelle. C’est le moment que choisie « Dona Lua » pour intervenir. Là ça commence à devenir plus sérieux. Directe et précise, les petits arrangements entre amis que tolérait encore Charles, ne marchent plus. On passe de la grappe au grain, de la vue d’ensemble au détail. Le temps des arrangements est bel et bien épuisé, fini, over, terminado, kaput.
Nous raccompagnons les deux premières palettes de cagettes à la cave. Le raisin est propre, sain, la table de tri ne se justifie pas. Cagettes après cagettes l’égrappage commence. La peau est fine, le jus s’écoule déjà suffisamment par la plaie de rafle. Je ne vois pas la nécessité de fouler. Dona Lua est d’un autre avis. Certains grains d’une partie moins précoce de la parcelle sont plus fermes et cette année le jus est rare. Elle voudrait en fouler une vingtaine cagettes. On coupe la poire en deux à dix. La benne basculante se remplie. Noirs, mouillés, comme des perles sombrent sorties de leur eau protectrice, les grains scintillent dans la lumière rasante.
Je viens de sauver une coccinelle de la noyade. Un couple de perces oreilles appelle à l’aide. Le tamis les emporte vers le poste de secours. Broussaille inextricable qui telle une cathédrale, les accueille glapissant de bonheur. L’élévateur emporte la benne qui bascule dans le vide. La chute des grains résonne en moi comme une promesse de plaisirs. La cuve se remplie. Dés qu’ils sont accessibles, Lèia écrase doucement quelques grains, un touché délicieux et sensuel qui s’il n’est pas d’un effet décisif sur le vin final, lui permet de s’imprégner au plus prés de la nature du fruit de cette année.
Toutes ces informations sont précieuses. Ce sont elles qui nous fourniront les clés de lecture du millésime. Sans ces clés, pas de décisions avisées, pas d’adéquation avec les caractéristiques de ce raisin cueilli aujourd’hui à Belesta, Roussillon, Fenouillèdes, ce jour de septembre 2008.
La journée avance, Charles commence à être plus relax. Les cuves se remplissent et l’heure du casse croute approche. Nous en profitons pour déguster certaines cuves en fin de fermentation. Cette dégustation sur le repas, parce qu’elle correspond à un moment de détente et qu’elle met en perspective les sensations de dégustations grâce à l’accord mets vin, nous fournie des informations supplémentaires précieuses sur la conduite des fermentations.
La journée avance, les frères 4L et Charles viennent nous appuyer pour le grand nettoyage. Cagettes, égrappoir, bords des cuves, benne basculante, élévateur, sols, sont lavés et désinfectés. Qui se prendra le jet d’eau dans le dos ? lorsque la connexion réputée 100% sure, lâchera. Les frères 4L, Dona Lua, Charles ? Non c’est moi. Mouillés, vannés, cassés, nous remplissons les dernières fiches de suivi. Un dernier coup de râteau sur le sol, nous remercions tous le monde. La lumière s’éteint.
Dans l’air fraichissant, nous nous asseyons un moment, les pieds suspendus au bord de la plateforme. Une nappe de brume bleutée, recouvre déjà la plaine du Roussillon d’où s’élève, pâle et droite, la fumée de quelques feux. Le vent s’est calmé. A l’ouest la masse rassurante du Canigou nous fascine toujours autant. Le sommet ourlé d’orange savoure ses derniers rayons de soleil visibles. A l’est, sombre flaque de carbone liquide, la mer s’endort.